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null Marcel Boiteux ou le centenaire d'un immortel

A l’occasion du centenaire de Marcel Boiteux, dont l’histoire personnelle s’entremêle avec celle du groupe, EDF Archives a souhaité faire revivre, le temps d’un instant, ce destin hors du commun. Pour ce faire, nous avons fais le choix de faire parler les archives dont nous disposons mais aussi celui qui fut d’abord son mentor puis son ami, l’économiste et Prix Nobel, Maurice Allais. 

 


 

 

Marcel Boiteux est né le 9 mai 1922 à Niort. Il est issu d’une famille de normaliens et polytechniciens. A sa naissance, son père, dont la famille est originaire de Beutal dans le Doubs, agrégé de sciences naturelles, fut affecté dans la région niortaise d’où le lieu de naissance de Marcel Boiteux. Son grand-père paternel acheva sa vie active comme directeur de l’Ecole normal d’instituteurs.

J’ai entendu dire que Boiteux et Beutal auraient la même origine allemande : les deux noms dateraient du temps où, avant la Révolution, ce coin de France dépendait de Stuttgart

Quant à sa mère, renonçant à son désir de devenir médecin, elle était professeure de sciences naturelles dans un lycée de jeunes filles. Un de ses frères fut polytechnicien, un autre centralien. Le grand-père maternel De Marcel Boiteux était normalien, professeur de chimie et doyen à la faculté des sciences de Bordeaux.

Ma mère aurait voulu devenir médecin mais, à l’époque, cette profession n’était pas jugée convenable pour une femme, aussi s’était-elle rabattue sur les sciences naturelles

Quant à l’arrière-grand-père maternel de Marcel Boiteux, Jules Joubert, normalien également, il travailla avec Louis Pasteur sur le choléra des poules puis après une brouille avec l’illustre vaccinologue, revint à la physique pour se consacrer à l’étude du magnétisme. Ses travaux en la matière lui valurent de figurer sur la grande fresque peinte par Raoul Dufy pour l’exposition de 1937 qui illustre la fée électricité sur soixante mètres de long et dix de haut. Peut-être faut-il y voir un signe quant à la destinée d’un homme ayant laissé une empreinte indélébile dans l’histoire du groupe EDF-GDF ?  

De ces années d’enfance à Niort, le jeune Marcel Boiteux se plaît à rappeler l’humble demeure familial avec son grand jardin et les promenades en barque sur la Sèvre accompagné de ses parents, de son frère aîné (futur normalien) et de sa sœur puinée (future épouse de normalien).  Après la séparation de leurs parents, Marcel, son frère et sa sœur vivront avec leur mère dans un modeste appartement situé juste au-dessus de celui des grands-parents maternels jusqu’au déménagement en Gironde. Les premières années au collège s’avèreront difficiles pour le jeune Marcel dont le professeur de latin ira jusqu’à dire que cet élève s’était égaré dans le secondaire ! Et puis, à l’âge de quatorze ans, il y a la découverte par l’entremise des lectures d’été de Rousseau et de l’une de ses œuvres majeures Du contrat social. Cet ouvrage ne quittera plus le jeune collégien et aura une profonde influence sur ses prises de positions à la tête d’EDF-GDF bien des années plus tard : souveraineté du peuple appuyée sur les notions de liberté, d’égalité et de volonté générale ou comment l’homme est passé de l’état de nature à celui de société en instituant un ordre social au service de l’intérêt général. En cela, il ne fait que marcher dans les pas de ses aïeuls, grands serviteurs de l’Etat…

L’année suivante, en seconde, j’eus de bonnes notes de français, et je fus même présenté, en première, au concours général

Devenu un élève brillant, Marcel obtient un prix spécial d’honneur dans le lycée où il étudiait à Bordeaux. La distribution des prix était assurée par M. Barraud, directeur des tramways de la ville et connaissance de sa grand-mère maternelle. Ce dernier avait deux filles. L’aînée Josèphe épousera plus tard un camarade cher à Marcel, Jean Castaing (qui deviendra un célèbre anatomiste), la cadette, Juliette, deviendra son épouse…

Après avoir obtenu deux bachots en mathématiques et philosophie, Marcel hésite. Mais la raison l’emporte. Décidant ainsi de la suite de ses études supérieures.

En sciences, c’était juste ou c’était faux (…) Et puis toute ma famille était scientifique, mon frère était en « taupe », et je me suis laissé aller sur la pente familiale

Marcel se décide donc lui aussi à entrer en « taupe » (classe préparatoire scientifique) au lycée Corneille à Rouen, le rapprochant ainsi de son père qui s’y trouvait en poste. Nous sommes alors en 1941 et l’hiver est particulièrement glacial. La seconde guerre mondiale marquera l’esprit du jeune Marcel. Rationnement, privation, manque de chauffage. Ardu que de se concentrer dans la préparation de ces examens en pareilles circonstances. Heureusement, il y a Juliette qui envoie des biscuits vitaminés et des œufs durs pour aider à tenir le coup. A la fin de l’année scolaire, Marcel pèse 42 kilos. Il n’est plus que l’ombre de lui-même. Malgré tout, il réussit le concours de Normal Sup. A la suite de quoi, le locataire de la rue d’Ulm déménage rue Saint Guillaume, décidant ainsi de s’inscrire à Sciences Po car deux de ses amis, Christian Boucher et Jean Castaing (son futur beau-frère), lui vante les mérites de l’Inspection des Finances dont la prestigieuse école constitue alors une antichambre reconnue. C’est durant cette année 1942/1943 qu’il s’initie à l’économie et au sport, deux activités qui ne le quitteront plus.  

Le directeur de l’Ecole (de Sciences Po), M. Carcopino, avait courageusement décidé que tous les élèves issus de Normal Sup devaient suivre les cours d’éducation physique. Le professeur de gymnastique décela chez moi des talents de coureur de fond. Je fus choisi pour défendre, honorablement, les couleurs de l’Ecole aux championnats universitaires régionaux, puis nationaux

En juin 1943, notre coureur de fond est appelé au STO (Service du travail obligatoire), établi par le gouvernement de Vichy, en accord avec l’occupant, pour participer à l’effort de guerre du Reich. Mais Marcel goûte peu à ce qu’il considère être une trahison et, avec la complicité de copains de Sciences Po et de son éternel ami Jean Castaing, parvient à travailler en France vers les houillères du Centre-Midi afin de pelleter du charbon.

Profitant d’une permission pour passer ses examens à Paris avec Jean, Marcel gagne Bordeaux puis l’Espagne. L’objectif ? Rejoindre ce qu’il reste de l’empire français. Arrivé à Oran, Marcel est fait sous-lieutenant (grade anticipé sur la formation étant donné la pénurie en jeunes hommes sortis de grandes écoles).

Je fus la vedette du mess des officiers où le vin africain eut rapidement raison de mon élocution

Muté à Casablanca fin août 1943, le jeune officier apprend à régler un tir d’artillerie, à se servir d’un canon mais pas d’une arme à feu.

Bien des années plus tard, M. Pompidou m’invita à une chasse présidentielle et me demanda avec quelle arme je souhaitais chasser, je lui répondis : « Avez-vous un canon de 75 mm ? »

L’officier Boiteux débarque à Naples en mars 1944 où il participe à la féroce bataille de Monte Cassino puis au siège de Sienne toujours comme officier artilleur.

De temps à autre, nous étions quand même repérés par l’ennemi qui nous envoyait une dégelée d’obus bien sentie. On m’avait dit que, dans les circonstances difficiles, les officiers devaient montrer l’exemple. Pas très rassuré quand même, je continuai donc à avancer, debout. Je fus le seul

Pour sa bravoure devant le feu, il est décoré de la croix de guerre sur recommandation de son capitaine.

Jeune officier ayant montré fréquemment ses qualités de cran, de calme et sang-froid, notamment sur la position de Montenero les 22 et 23 juin 1944, où sous les bombardements précis et répétés de l’artillerie ennemie, il continua de diriger le tir de sa section comme à la manœuvre. A montré le même calme le 15 juillet à Mattone sur une position battue fréquemment

Blessé, le lieutenant Boiteux est affecté au service technique de l’armée, place Saint Thomas d’Aquin à Paris, ce qui lui laissera quelques libertés pour obtenir un certificat de physique générale puis de mécanique rationnelle couronnant une licence ès sciences. Mais aussi de se fiancer à Juliette en juin 1945.

 

J’ai achevé piteusement mon épopée militaire, le 14 décembre 1944, en me faisant écraser une cheville par ma propre voiture. La guerre m’avait laissée une grave séquelle, j’étais devenu fumeur

Les circonstances conduisant Marcel Boiteux à changer d’orientation sont connues. En effet, les militaires étaient dispensés du « diplôme » faisant normalement suite à la licence. Une session spéciale d’agrégation leur était réservés en mars 1946. Mais pour demeurer physicien, il fallait s’instruire en chimie pour prétendre à l’agrégation ce qui ne semblait pas recueillir les faveurs de Marcel. A l’inverse, rien n’interdisait de passer directement l’agrégation de mathématiques que notre jeune lieutenant réussit brillamment. Auréolé de ce succès, Marcel Boiteux décide de retourner à Sciences Po pour s’orienter vers l’économie.

Je retrouvais avec plaisir la grande variété des cours, le travail en « conférence » et la fameuse bibliothèque dont la guerre m’avait tenu éloigné

En juillet 1946, Marcel épouse Juliette Barraud à Bordeaux dans des conditions peu orthodoxes. Marcel est protestant et sa promise, catholique, est petite cousine du cardinal Feltin, alors archevêque de Bordeaux.

Je me pliai aux exigences du recrutement de l’Eglise catholique et m’engagea à élever mes futurs enfants dans la seule vraie religion. Juliette valait bien une messe…

Après avoir satisfait aux exigences des examens de sortie de Sciences Po en économie, le jeune marié est admis au CNRS (Centre national de la recherche scientifique) sous la houlette du professeur Darmois, un éminent statisticien « qui savait pratiquer la sous-traitance ».

Cet évènement constitue un tournant pour Marcel Boiteux qui se retrouve « sous-traité » pour la rentrée scolaire avec son camarade Gérard Debreu, à un jeune polytechnicien corpsard inconnu (membre du corps, en l’occurrence des Mines) qui enseignait à l’Ecole des Mines et qui avait réalisé sous l’Occupation un ouvrage d’économie mathématique qui lui vaudra le prix Nobel d’économie en 1988. Cet homme, c’était Maurice Allais, celui qui allait devenir le mentor de Marcel Boiteux suivant l’adage « quand l’élève se montre prêt, le Maître va apparaître ».

Dans le même temps, désormais muni d’un métier pour la rentrée, Marcel et sa femme emménage dans un 9m² de fortune rue Madame à Paris.

Ce logement, ce n’était pas encore le paradis mais nous avions le luxe d’avoir une vue sur le jardin du Luxembourg. Enfin, au travers d’une étroite lucarne en montant sur une chaise…

Ainsi s’amorce la profession d’économiste mathématicien de celui qui vient tout juste d’accéder à la paternité. Dans l’immédiat après-guerre, la crise et le chômage font partie du quotidien. Les derniers tickets de rationnement ne disparaissent qu’en décembre 1949. L’œuvre économique réalisée par Maurice Allais durant la seconde guerre mondiale trouve alors un nouvel écho, la « Théorie du rendement social ». Rares étaient les français disposant alors d’une double culture mathématique et économique nécessaire à la bonne compréhension du pavé magistral. Mais Marcel Boiteux, oui. Du reste, ce dernier trouvait chez Maurice Allais ce qu’il cherchait dans ses lectures passées : « une approche cohérente et rigoureuse de ce que devraient être les relations économiques pour atteindre une certaine forme d’optimalité sociale ». Jean-Jacques Rousseau et Du contrat social ne sont jamais bien loin…

Fin 1947, Maurice Allais propose à Marcel Boiteux, au titre d’exercice, d’aller travailler avec un de ses camarades de l’X (Polytechnique), Roger Hutter, sur les modalités de tarification de la SNCF. En effet, à l’époque, le chemin de fer jouissait d’un monopole sur le rail mais pas le transport. De même, la concurrence de la route commençait à se faire sentir. Marcel Boiteux en vînt rapidement à la conclusion suivante : la SNCF perdait de l’argent sur les petites lignes et sa clientèle sur les grandes. C’est là qu’il va mettre en œuvre l’un de ses grands axiomes : la théorie du coût marginal.  

Mais qu’est ce donc que le coût marginal ? Le coût de production d’une unité supplémentaire dit-on. S’il s’agit du chemin de fer, le coût d’un voyageur supplémentaire de Paris à Bordeaux, c’est l’usure du revêtement des sièges et quelques grammes de charbon supplémentaires dans la locomotive. Du moins, s’il reste de la place au moment du départ. En revanche, si le train est complet, c’est le coût d’un wagon supplémentaire qu’il faut alors considérer ; mais si la locomotive elle-même est à la limite de sa puissance de traction, il faudra mobiliser un nouveau train ; et si c’est la voie qui est saturée, c’est à en construire une nouvelle qu’il va bien falloir se résoudre…

Le besoin de mise en place de nouveaux principes quant à la tarification au sein de la SNCF va ainsi devenir un immense banc d’essai pour le développement des théories novatrices de Marcel Boiteux. Fortement impressionné par son jeune élève, Maurice Allais souhaite pouvoir envoyer ses deux protégés, Marcel Boiteux et Gérard Debreu, aux Etats Unis pour se parfaire dans la discipline de l’économétrie.  

Maurice Allais demanda à notre intention deux bourses Fulbright mais n’en obtînt qu’une. En bon spécialiste des procédures aléatoires, il nous fît tirer au sort. Debreu gagna, partit aux Etats-Unis, y resta et devînt prix Nobel. Je perdis, manquai à jamais l’occasion de maîtriser la langue anglaise, et devins un jour le patron d’EDF. A pile ou face. Le destin ne tient-il qu’au hasard de la retombée d’une pièce de monnaie ?

Toujours est-il que Debreu parti, Marcel Boiteux devint l’assistant de Maurice Allais à l’Ecole des Mines. Il eut ainsi le privilège de corriger les copies et de mener les interrogations orales de jeunes gens amenés plus tard à devenir ministre, professeur au Collège de France ou encore PDG de grandes entreprises publiques ou privées. Il arrivait également à Marcel Boiteux de donner des cours au Collège libre des sciences sociales et économiques ou le « Maître », Maurice Allais, l’avait expédié.  Il s’agissait principalement de conférences sur le « théorème du rendement social », « le problème des classes sociales » ou encore « la tarification des services publics ».

Il y eut un jour dans l’auditoire un grand maigre au teint pâle, un léger collier de barbe rousse faisant écho à une abondante chevelure assortie qui brillait d’intelligence derrière ses lunettes. C’était Gabriel Dessus, le chef du service commercial national d’Electricité de France qui était en charge de bâtir une nouvelle tarification de l’électricité et avait lui aussi, été touché par la grâce marginaliste.

Entre ces deux-là, le « courant » passa de suite et il fut rapidement convenu que Marcel Boiteux travaillerait à temps partiel sur le sujet rue de Vienne, dans les anciens locaux de la CPDE (Compagnie Parisienne de Distribution d’Electricité). Ainsi Marcel Boiteux s’arrima-t-il au « paquebot EDF » au cours de l’année 1948 sans se douter un instant que son bail y serait de quarante ans.

Qui d’autre pour raconter la suite que le Maître en personne ? Ce qui suit constitue la seconde partie de l’allocution de Maurice Allais prononcée le mardi 29 mars 1994 à la pyramide du Louvre lors de la remise de l’épée d’honneur de Marcel Boiteux, fraîchement nommé à l’Académie des sciences morales et politiques. Le manuscrit original est précieusement conservé au sein des riches fonds d’EDF Archives.

 

 

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