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null Maurice Allais nous raconte Marcel Boiteux

Nous vous proposons en complément de notre précédent article consacré à Marcel Boiteux, le discours de Maurice Allais pour l'entrée de son élève à l'Académie des Sciences :


 

Mon cher confrère, mon cher ami (…),

Après quelques mois de travail à temps partiel dans le service de Gabriel Dessus, vous démissionnez du CNRS le 1er avril 1949, et vous êtes engagé par EDF comme agent des entreprises électriques et gazières. Vous ne pouviez vous douter alors que vous entriez à EDF pour prêt de quarante ans, et que vous en deviendrez finalement le Président.

Vous vous êtes dès lors peu à peu imposé, comme ingénieur au service commercial national de 1949 à 1957, comme directeur des Etudes Economiques à la Direction Générale de 1958 à 1966, comme Directeur Général de 1967 à 1978, et enfin comme Président du Conseil d’Administration de 1978 à 1987.

Dans toutes les fonctions que vous avez exercées à EDF, vous avez joué un rôle capital, que ce soit dans la tarification, dans les négociations salariales, dans l’établissement des contrats de programmes avec l’Etat, dans l’extension des activités commerciales, ou dans le développement de l’énergie nucléaire en France.

Qu’il me suffise de rappeler ici que vous détenez un record de durée à la direction d’EDF, douze ans comme directeur général, puis huit ans comme président, soit vingt ans en tout pendant lesquels vous avez assumé des responsabilités tout à fait essentielles.

Roger Gaspard, polytechnicien de la promotion 1920, n’avait assuré de telles fonctions que pendant dix sept ans, seize ans comme directeur général de 1946 à 1962, puis un an comme président de 1962 à 1963.

Parallèlement à vos activités à EDF, vous avez assumé, comme membre ou comme président, la charge d’une participation active et fructueuse à de très nombreux conseils. Jusqu’à votre nomination comme directeur général d’EDF, vous avez exercé de nombreuses activités d’enseignement, et vous avez participé activement à de nombreuses sociétés savantes.

De 1957 à 1967, vous avez assuré successivement deux enseignements très importants comme professeur d’Economie à l’Ecole Supérieure d’Electricité, puis à l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussée. Vous aviez certainement la passion de l’enseignement. Vous aimiez, écrivez-vous, tenir un auditoire en haleine.

Au cours de cette période, vous avez été Président de la Société Internationale d’Econométrie en 1959, de la Société Française de Recherche Opérationnelle de 1960 à 1964, de l’Association Française d’Informatique et de Recherche Opérationnelle en 1965 et de la Fédération Internationale des Sociétés de Recherche Opérationnelle de 1965 à 1966.

Votre retraite en 1987 n’a pas mis fin à vos multiples activités. Loin de là. Vous êtes encore président ou vice-président de plus de quinze fondations, instituts, associations ou organisations. La fonction la plus importante que vous exercez actuellement, c’est la présidence de cette grande institution française, l’Institut Pasteur.

De 1949 à aujourd’hui, vous n’avez cessé de publier de nombreux articles, plus d’une cinquantaine, dont certains peuvent être considérés comme tout à fait essentiels pour la compréhension de l’analyse économique et de ses applications au secteur de l’énergie. Il m’est évidemment impossible de les commenter comme il serait souhaitable. Je me limiterai ici à en rappeler sommairement les thèmes majeurs : l’analyse synthétique de l’économie, les arbitrages par les coûts et les tarifs dans le présent ; les arbitrages dans le temps par les taux de rentabilité et les taux d’intérêt ; l’analyse des coûts externes ; la philosophie de la science économique.

Dans toutes contributions, vous avez apporté des approfondissements indispensables, des analyses très pénétrantes, des incitations à penser. Toutes démontrent vos qualités scientifiques et la rigueur de votre pensée. Toutes se caractérisent par une grande clarté et un souci de la synthèse. Toutes ont exercé une grande influence, que ce soit en France ou à l’étranger.

Vous avez malheureusement retardé jusqu’ici la publication en trois ou quatre de l’ensemble de vos mémoires, articles et conférences, avec une présentation générale et les commentaires appropriés. Rien pourtant ne serait plus utile, non seulement pour la formation de nos étudiants, mais également pour celle de nos ingénieurs, de nos administrateurs, et de bien de nos dirigeants politiques. Ce besoin est significativement illustré par l’ouvrage américain, édité en 1964 par James Nelson, Marginal Cost Princing in Practise, qui comprend les traductions de six de vos articles. Sur les 235 pages de l’ouvrage, vos articles représentent 144 pages, soit 60% de l’ensemble. Cet ouvrage n’a aucune contrepartie française.

Votre œuvre, votre action vous ont valu de très nombreuses distinctions, à la fois nationales et internationales.

Vous avez reçu la Croix de Guerre lors de la Campagne d’Italie en 1944. Vous être Commandeur de la Légion d’Honneur (Grand-croix de la Légion d’honneur depuis juillet 2014), Grand-croix de l’ordre National du Mérite, et Officier des Palmes Académiques (Commandeur de l’ordre des Palmes Académiques depuis). Vous êtes Commandeur de l’Ordre du Mérite Allemand. Vous êtes Docteur honoris causa de l’Université de Yale. Vous avez reçu le Prix Axel Axelson Johnson 1982 de l’Académie Royale de Suède et le Grand Prix Zerilli Marimo 1991 de l’Académie des Sciences Morales et Politiques. Vous avez été élu membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques en 1992.

Je voudrais vous dire maintenant ce qui me paraît chez vous, mon cher Boiteux, tout à fait exceptionnel : une très rare conjonction entre une maîtrise d’un des domaines les plus difficiles de la science économique, et des capacités peu communes dans ses applications à la gestion d’une grande entreprise publique.

En économie, tout dépend de tout, et tout agit sur tout ; et c’est bien ce qui constitue l’extrême difficulté de la science économique et de ses applications. C’est là précisément où vous avez excellé en passant de la pureté conceptuelle des modèles aux réalités du terrain. Ce succès est d’autant plus remarquable que c’est dans les deux secteurs des transports et de l’énergie que l’application de la théorie de l’efficacité maximale, et à vrai dire la théorie elle-même, soulève le plus de difficulté.

Si dans ses principes, la théorie économique est toujours très simple, elle est par contre toujours très difficile à appliquer, tant est complexe la réalité concrète. Votre mérite majeur, c’est précisément d’avoir su surmonter les difficultés, en fait très nombreuses, de l’application de la théorie de l’efficacité maximale au secteur de l’énergie.

En réalité dans le cas d’EDF, rien n’est facile. Entre la pureté idéaliste des modèles fondés sur la continuité et la rudesse du concret discontinu, la distance est immense. C’est cette maîtrise de l’analyse économique qui, à l’encontre des idées dominantes, vous a conduit à décentraliser EDF autant qu’il était possible ; c’est elle qui vous a amené à mettre en pratique des calculs économiques appropriés de gestion et d’investissements ; c’est elle qui vous a amené à défendre l’indexation des emprunts à long terme ; c’est elle qui vous a amené à préconiser et à mettre en œuvre des taux d’intérêt réels de référence ; c’est elle qui vous a conduit à fonder les décisions fondamentales d’EDF sur la base de leurs coûts et de leurs utilités représentées par les prix.

Vous avez toujours su allier la rigueur scientifique de l’économiste et le souci d’efficacité de l’industriel sur le terrain. Vous êtes un des pionniers du Calcul économique en France, et toutes vos études représentent autant de modèles pour les ingénieurs spécialistes de la gestion industrielle. En fait, vous avez puissamment contribué à l’émergence d’une nouvelle école, celle de la pensée économique française appliquée.

Au terme de cette trop brève analyse de votre formation, de votre carrière, de votre pensée, de votre action, de leur symbiose, et de votre éclatante réussite, quel jugement général peut-on porter sur vous-même ?

En fait, lorsque l’on se penche sur votre personnalité et votre carrière, on est amené à vérifier à nouveau une loi de valeur universelle : quelque puisse être le rôle de la chance et des hasards de l’existence, il n’y a jamais de grande réussite sans de grandes qualités. Mais quelles sont-elles ? J’en vois au moins sept.

L’intelligence tout d’abord. Vous savez toujours apercevoir et dominer l’essentiel. Vous savez maîtriser les détails avec une préoccupation constante d’une synthèse cohérente.

Vous avez un puissant esprit critique, et vous savez rapidement mettre en avant les failles dans les paralogismes, et l’inconsistance dans les raisonnements.

Vous savez concilier l’abstrait et le concret. Mieux que quiconque, vous connaissez les limites du calcul économique qui, pour une large part, ne constituent que les reflets des limites de l’esprit humain, mais vous n’en êtes pas moins convaincu que dans toute matière le calcul économique convenablement maîtrisé peut seul nous aider à penser, à aller au fond des choses, et à guider correctement nos actions.

Quelle que puisse être la complexité des questions et des modèles, vous savez toujours exprimer de façon très claire leur substance et leur signification sans jamais vous abriter sous des arguments d’autorité ou des raisonnements abscons.

Votre deuxième qualité, c’est une forte passion toujours sous-jacente à votre action, et c’est là pour moi une qualité essentielle, car on ne peut rien réussir, on ne fait rien de valable, si l’on n’est pas animé par quelque passion. La passion sans l’intelligence mène immanquablement à l’échec, mais l’intelligence sans quelque passion conduit à la stérilité.

Dans vos relations professionnelles, et c’est là votre troisième qualité, vous faites toujours preuve d’une rare maîtrise de vous-même. Sous un aspect réservé, et souvent timide, qui à première vue étonne quelque peu, votre passion reste contenue, comme emparée du masque de la rationalité. Cette maîtrise  de vous-même, que votre capitaine avait déjà remarqué lors de la Campagne d’Italie, vous n’avez cessé d’en faire preuve tout au long de votre carrière. Ainsi, vous avez su affronter sans faiblir ni faillir les troubles de 1968, les deux chocs pétroliers et les tempêtes du nucléaire. Particulièrement significatif en est le calme avec lequel, en juillet 1977, vous vous êtes rendu à une réunion salariale à 9 heures du matin, alors que quelques heures plus tôt votre appartement avait été entièrement détruit par l’explosion d’une bombe, et que vous-même et votre famille n’aviez échappé de peu à la mort que par une chance extraordinaire.

Votre quatrième qualité, et non la moindre, c’est une grande honnêteté intellectuelle. Vous avez des convictions, mais vous savez en reconnaître les limites. Vous êtes tout le contraire d’un dogmatique. La théorie, vous la considérez justement comme indispensable, mais vous savez que par essence, elle doit inexorablement simplifier, et que dans certains cas, ses simplifications peuvent devenir excessives et qu’il convient d’en tenir compte.

Votre cinquième qualité, c’est une remarquable conception du commandement. Savoir choisir ses collaborateurs, savoir les faire travailler, voila bien deux qualités maîtresses. Le rôle d’un chef écrivez-vous « n’est pas de donner des ordres et d’en surveiller l’exécution en contrôlant les actes de ses subordonnés. Le rôle du patron est de choisir ses collaborateurs, de les unir peu à peu dans une même philosophie de l’action à mener. Je ne crois pas, pour ma part, avoir jamais donné d’ordre, je répugnais trop à en recevoir ! ». C’est là, pour moi, le fondement même de l’art libéral de gouverner les hommes : ne rien imposer mais les amener à faire librement d’eux-mêmes ce que l’on désire qu’ils fassent.

Votre sixième qualité, mon cher Boiteux, c’est une grande compréhension dans les relations humaines. Ce n’est pas là une qualité mineure. Il n’est guère facile de diriger une grande entreprise publique pendant vingt ans et cela, sous neuf Premiers ministres et quatre Présidents de la République successifs. A plus forte raison au cours d’une période souvent tumultueuse où des choix décisifs devaient être effectués. 

Une grande sagesse, telle est certainement votre septième qualité. Vous êtes éclairé, avisé et habile dans vos comportements. Vous êtes circonspect, mesuré, modéré, prudent et réfléchi. Vous savez accepter les événements qui ne dépendent pas de vous-même. Vous savez écouter les autres et les respecter. Vous êtes tolérant et compréhensif. Naturellement rationnel, vous admettez cependant l’irrationnel, sans naturellement l’approuver.

Il est certes bien difficile, sinon impossible, de présenter valablement en quelques minutes une œuvre, une carrière, et une personnalité comme la vôtre. En vous deux hommes se sont constamment côtoyés, l’un confronté chaque jour dans sa vie professionnelle à des questions concrètes, l’autre dominé par une profonde réflexion sur l’analyse économique, seule capable de nous guider utilement. Ces deux hommes se sont heureusement complétés par une puissante conjonction de la pensée et de l’action.

Au cours de toutes ces années, vous êtes parvenu à imprimer votre marque sur la politique énergétique et nucléaire de la France. Vos travaux ont eu un grand impact, non seulement en France, mais également à l’étranger, aussi bien sur le plan académique que sur celui des entreprises et administrations du secteur énergétique.

De l’avis unanime, vous êtes considéré par la communauté scientifique internationale comme l’un des meilleurs économistes de votre génération.

Puis-je vous dire, pour terminer, combien je me suis réjoui de votre élection à l’Académie, et combien j’ai été heureux de présenter aujourd’hui, à l’occasion de la remise de votre épée, une vue d’ensemble sur votre œuvre, sur votre action, et sur vos qualités d’homme.

Dans la pléiade de mes anciens élèves, vous occupez une place exceptionnelle. A cette réussite éclatante que nous célébrons aujourd’hui, je tiens à associer votre entourage familial qui n’a cessé de vous soutenir, votre épouse, Madame Juliette Boiteux, votre fils Jean-Paul, et vos deux filles, Catherine et Martine.

Il me reste maintenant à vous remettre votre épée, symbole de l’amitié et de l’estime que vous portent tous vos proches.

Voici donc, mon cher ami, l’épée qui vous est offerte. Elle marque votre entrée dans l’immortalité ».   

 


 

Concernant l’épée d’honneur remise à Marcel Boiteux, on notera la présence de nombreux symboles en lien avec ses activités et son histoire personnelle.  

Le bouton nacré est décoré de quelques poissons rouges dans un cercle qui représente le bassin aux Ernest. Ledit bassin est celui qui occupe le centre du cloître historique de l’Ecole Normale Supérieure dont Marcel Boiteux fut l’élève. On dit qu’un des directeurs de l’Ecole, Ernest Lavisse, également célèbre historien et auteurs de nombreux manuels scolaires de la fin du XIXème au début du XXème siècle, eut l’idée d’acclimater des poissons rouges à la fin du XIXème siècle dans le bassin.

L’épée, en tant qu’arme, se suffit à elle-même pour évoquer la Campagne d’Italie qui marqua le passage de Marcel Boiteux vers l’âge adulte.

A l’origine, Marcel Boiteux avait souhaité glisser une paille dans l’acier de l’épée afin de rappeler l’épisode du tirage au sort entre Debreu et lui-même mais il dut y renoncer pour des motifs métallurgiques.

Autour de la fusée de l’arme est incrustée une formule mathématique issue de l’article que Marcel Boiteux avait écrit dans la revue Econométrica. Elle symbolise son passé de chercheur et l’existence de la formule dite de Boiteux-Ramsey.

La fusée elle-même est en ambre. L’ambre, « elektron », c’est l’électricité, c’est-à-dire EDF à qui il a consacré quarante ans de son existence.

A l’opposé du bouton consacré aux Ernest (non visible sur le cliché), on aperçoit deux signes du zodiaque enlacés l’un dans l’autre. Le taureau est celui de Marcel. Le lion est celui de Juliette….   

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